Accueil > Academia > Profil Socio-Professionnel du Grand Beyrouth

Profil Socio-Professionnel du Grand Beyrouth

Rapport Économique Libanais - août 1988

dimanche 7 août 1988, par George Kandalaft

Comment se caractérise le Grand Beyrouth en matière de catégories socio-professionnelles ? Est-ce que ces catégories se distribuent selon des régions bien déterminées sur l’étendue de la capitale et de ses banlieues ?

Nous allons essayer de répondre à ces questions en analysant des résultats extraits d’une enquête réalisée a la fin de 1987 et au début de 1988 dans la région s’étendant de Khaldé au Sud jusqu’à Antelias au nord [1], et ceci par l’Analyse Factorielle des correspondances (A.F.C.) sur un tableau de contingence croisant les catégories socioprofessionnelles et les régions du Grand Beyrouth.

1. Le tableau des données

Le tableau des données est un tableau de contingence croisant, en ligne, 23 catégories socio-professionnelles et, en colonnes, 8 zones géographiques délimitant le Grand Beyrouth.

A l’intersection d’une ligne i et d’une colonne j se trouve le nombre de personnes appartenant à la catégorie socio-professionnelle i et habitant la région j. Le total de la ligne i est le nombre total d’individus appartenant à le catégorie socio-professionnelle i dans l’échantillon, et le total de la colonne j est le nombre total d’individus habitant la région j dans l’échantillon.

En réalité, le tableau ci-dessous, donne les fréquences des effectifs, car l’A.F.C. traite directement ces fréquences (pourcentages du total général).

Les catégories socio-professionnelles (C.S.P.) sont les suivantes :

A : Patrons de l’industrie et de l’artisanat
B : Patrons du grand commerce
C : Patrons du petit commerce
D : Cadres supérieurs des sociétés non financières
E : Cadres Moyens des sociétés non financières
F : Employés des sociétés non financières
G : Cadres des sociétés financières
H : Employés des sociétés financières
I : Ouvriers de l’industrie et de l’artisanat
J : Ouvriers du bâtiment
K : employés du petit commerce
L : Métiers libéraux non médicaux
M : Professions médicales et paramédicales
N : Enseignement universitaire
O : Enseignement scolaire
P : Hauts et moyens fonctionnaires
Q : Petits fonctionnaires
R : Techniciens indépendants
S : Travailleurs du transport et des services touristiques
T : Journalisme
U : Personnel de service
V : Militaires et paramilitaires
W : Travailleurs de l’agriculture

Quant aux régions, elles sont les suivantes (cf. graphique I)

Région 1 : Ras Beyrouth, Université Américaine, Ain Mraissé, Kantari, Sanayeh, Hamra, Raouché.

Région 2 : Tallet el Khayat, Zarif, Moussaitbe, Bourj Abi Haidar, Tarik Jdidé, Mar Elias.

Région 3 : Hôtel Dieu, Acharafieh, Sioufi, Corniche du Fleuve, Palais de Justice, Badaro.

Région 4 : Université St. Joseph, St. Nicolas, Rmeil, Hôpital Orthodoxe, Getawi, Ghabé.

Région 5 : Banlieue sud : Borj Brajneh, Ghobeiri, Chiyah, Ain el Roummané, Furn el Chabbak.

Région 6 : Banlieue nord : Jdaidé, Baouchriyé, Sabtieh, Dékouané.

Région 7 : Banlieue est : Borj Hammoud, Sin el Fil, Tall Zaatar, Hazmieh, Mar Takla.

Région 8 : Prolongement Zalka, Jal ed Dib, Antelias.

Le but de l’analyse effectuée sur ce tableau est d’essayer de dégager les ressemblances et les dissemblances entre région formant le Grand Beyrouth, en matière de concentration de catégories socio-professionnelles et, parallèlement, de comparer les catégories socio-professionnelles sur la base de leur distribution géographique.

RÉGION C.S.P. 12345678TOTAL
A 0.75 0.25 0 0.75 0.25 0.50 0.75 0.50 3.73
B 0.50 0.25 0.50 0 0.25 1.0 0.50 1.24 4.23
C 0.25 0.50 0.75 0.75 0.50 2.49 0.50 1.24 6.97
D 0.25 0 1.74 0.25 0.75 0.25 0.25 1.24 4.98
E 2.24 0.75 1.24 0.75 1.24 0.25 0.25 1.49 8.21
F 0.75 0.25 1.24 0.25 1.74 0.75 0.25 0.75 5.97
G 0.25 0 0 0.50 0.50 0 0.25 1.0 2.49
H 0.50 0.50 1.0 1.0 0.25 0.25 0.25 0.75 4.48
I 1.24 1.24 0.25 0.25 0.25 0 2.24 0.50 5.97
J 0.25 0 0 0.50 0.25 0.75 0.50 0 2.24
K 0.75 0.75 0 0.75 0.25 1.0 0 0 3.48
L 0.50 0.50 0.25 0.75 0 0 0 0.50 2.49
M 0.50 0.50 0.25 1.0 0 0 0.75 0.75 3.73
N 0.25 0 0.75 0.50 0 0.25 0 0.25 1.99
O 1.0 0.50 0.75 0.50 1.74 0.50 0.25 1.24 6.47
P 0.50 0.25 1.49 0.25 0 0.25 0.50 0.75 3.98
Q 1.49 1.24 0.25 0.75 1.0 0.25 0.50 0.50 5.97
R 1.0 0.25 0 1.0 1.24 0.50 0.50 0.75 5.22
S 1.49 0.75 0 0.50 0.75 0.75 0.50 0.75 5.47
T 0.25 0.25 0 0.75 0.25 0 0.25 0.25 1.99
U 0 0.50 0.75 1.0 1.0 0.50 0.25 1.0 4.98
V 0 0 0 0 1.49 1.0 1.24 0.25 3.98
W 0 0.50 0 0.50 0 0 0 0 1.0
TOTAL 14.98 9.71 11.19 13.18 13.68 11.44 10.45 15.67 100
Graphique I : Découpage des régions du Grand Beyrouth

2 - A.F.C. sur le tableau de données ;

Une analyse factorielle des correspondances (A.F.C.) a été appliquée sur le tableau de contingence C.S.P. - régions. Le graphique Il donne la projection des deux nuages C.S.P. et régions sur le plan formé par le premier et le second axes factoriels.

L’inertie totale du nuage est de 0,592484 et le premier axe factoriel extrait 28,6% de cette inertie, tandis que le deuxième axe factoriel en extrait 23,76%. Le plan factoriel (1,2) extrait donc 52,36% de l’inertie totale du nuage. Les trois premiers axes extraient au total 68,22%, soit plus des deux tiers de l’inertie du nuage est expliquée par les trois premiers facteurs.

a - Les régions

Deux régions ont contribué fortement à la construction du premier axe factoriel : ce sont les régions 2 et 3, avec des contributions respectives de 19% et 46% sachant que le contribution moyenne est de 12%. Les corrélations de ces deux régions avec le premier axe sont respectivement de 51% et 69%. De plus les profils de ces deux régions s’opposent en ce qui concerne les C.S.P. qu’elles contiennent.

Quant a l’axe 2, la région qui contribue le plus a sa formation est la région 6 (banlieue nord) avec une contribution de 35% et une corrélation avec cet axe de plus de 50%.

Les 8 régions sont plus ou moins bien représentées par la plan (1,2) (la région la plus mal représentée est la région 5 avec 29% de qualité de représentation).

On remarque sur le plan (1,2) concernant les régions et en utilisant le vocabulaire de la guerre, que les régions « ouest » du Beyrouth administratif (régions 1 et 2) sont plus homogènes [2] en ce qui concerne les C.S.P. que les régions « est » (régions 3 et 4) [3]. L’une de ces régions (région 4) a un profil assez semblable a celui de Beyrouth « ouest », tandis que l’autre (région 3) est nettement différente.

Les oppositions sur l’axe 2 sont plus remarquables : à part la région 8, qui est d’ailleurs assez mal représentée dans le plan, l’axe 2 oppose nettement le Beyrouth administratif d’un côté (région 1, 2, 3 et 4) et les banlieues de l’autre (régions 5. 6 et 7), ce qui suppose des structures socio-professionnelles assez différentes de ces deux entités.

b - Les C.S.P.

Les deux C.S.P. les plus contributives à la formation de l’axe 1 sont les catégories D et I (cadres supérieurs et ouvriers industriels) avec des contributions respectives de 21% et 17% pour une contribution moyenne de 4%. De plus ces deux catégories s’opposent fortement sur l’axe 1 suivant l’opposition des régions 2 et 3.

D’autre part, la construction de l’axe 2 est due, surtout, aux C.S.P. L et V (libéraux et militaires) avec des contributions respectives de 10% et 37%, traduisant leur implantation respectives à Beyrouth et en banlieue.

En ce qui concerne les oppositions des autres C.S.P., on remarque que l’axe 1 oppose toutes les activités industrielles (A et I) et libérales (L, M, R et T) aux activités commerciales (B et C), financières (G et H) et de l’enseignement (O et N).

Quant aux oppositions sur l’axe 2, elles apparaissent entre les activités industrielles et commerciales d’une part et les activités libérales et financières d’autre part.

Il faut noter la proximité du personnel de service (U) et des hautes C.S.P. (B, 0, 6) du fait que la catégorie U est largement formée de domestiques logeant chez leurs employeurs. Quant aux activités agricoles (W), sa petite Masse explique son éloignement et sa faible contribution aux deux axes (6,4 et S%) le rend peu intéressant à étudier, ceci tant du, par ailleurs, au fait que la zone étudiée est essentiellement urbaine et peu propice aux activités agricoles.

* * * * *

L’analyse simultanée des deux ensembles (C.S.P. et régions) suppose les remarques suivantes :

– Il est risqué de comparer la proximité entre un point C.S.P. et un point région, car la position d’un point d’un ensemble a été calculée en fonction de tous les points de l’autre ensemble. Un point C.S.P. est autant « attiré » par un point région que « repoussé » par tous les autres points région et vice-versa.

– Les oppositions et proximités entre C.S.P. peuvent s’interpréter par les oppositions et proximités entre régions et vice-versa.

– La position des points suppose la comparaison des profils de ces points et le profil du point Moyen (centre de gravite) situé à l’intersection des axes.

Toutes les conclusions doivent être nuancées par le fait que le plan (1,2) explique un peu plus que 50% de la dispersion du nuage.

Graphique II : Plan de projection des 31 points sur les axes 1 et 2 C.S.P. - régions

Ceci dit, l’analyse des deux ensemble conduit aux observations suivantes :

– Aucun des deux axes factoriels (ni, d’ailleurs, les autres axes) ne peut s’interpréter comme une échelle sociale. Ceci résulte du fait que la guerre a « homogénéisé » les régions du point de vue niveau social, surtout avec les vagues de gens déplacés qui se sont installés indifféremment partout où il y a de la place. Il faut noter, cependant, que tant sur l’axe 1 que sur l’axe 2, les oppositions des régions ne traduisent pas les oppositions politiques et militaires entre « est » et « ouest » résultant de la guerre, ce qui laisse supposer que malgré 14 ans de conflits, la population du Grand Beyrouth est restée assez homogène du point de vue structure socio-professionnelle. Ceci est, d’ailleurs, vrai pour tous les autres axes.

– Il est remarquable de noter que les militaires et miliciens (catégorie V) se concentrent surtout dans les banlieues (régions 5, 6 et 7) et surtout dans les parties pauvres de ces banlieues, composées essentiellement de migrants du milieu rural.

– Il faut noter aussi la position de la catégorie M (médicale et paramédicale) qui est d’autant plus proche des régions 1 et 4 qu’elle est éloignée des autres régions, surtout de la région 3. Sachant que ces trois régions abritent les trois plus grands centres hospitaliers de la capitale (et même du Liban), l’Université Américaine (région 1), l’hôpital orthodoxe (région 4) et l’Hôtel Dieu (région 3), est-ce à dire que les deux premiers centres « polarisent » plus leurs personnel que ne le fait le troisième ?

– Notons finalement la position de la catégorie T (journalisme) plus portée vers les régions 1 et 2 qui abritent la plupart des organes de presse libanais ; et la position de la catégorie U (personnel de service) « attirée » par les zones élevées socialement de la région 8 (Naccache, Rabié ...).

3 - Classification des C.S.P. selon les régions

Le tableau C.S.P.-régions a été soumis à une classification ascendante hierarchique (C.A.H.) des C.S.P. sur les profils des régions. Le critère d’agrégation adopté est celui de la minimisation du moment centré d’ordre 2, qui est le plus adapté aux tableaux de contingence.

L’arbre de la C.A.H. est presenté par le graphique III. L’étude de cet arbre nous conduit aux observations suivantes

– Au Sommet de l’arbre on remarque une dichotomie assez prévisible (les nœuds 43 et 44) séparant les C.S.P. en deux classes suivant les oppositions rencontrées sur l’axe 1 de l’A.F.C.., à l’exception des catégories B et C (grands et petits commerçants) qui passent dans la classe 43 et les catégories R, S et Q (tech. indépendants, transport et tourisme, petits fonctionnaires) qui passent à la classe 44. L’agrégation de B et C est expliquée surtout par la région 6 (35,1%) bien que le graphique-II les montre proches de la région 5. Ces deux catégories s’agrègent, ensuite, à le classe 35 par l’intermédiaire de la catégorie K (employés de commerce) et rejoignent, de ce fait, le groupe de le classe 43 (groupe du coté gauche du graphique-II). Les catégories S et Q s’agrègent assez bas (nœud 28) et cette agrégation est expliquée surtout par la région 6 (42%), puis en s’agrégeant à la classe 36 par l’intermédiaire de la catégorie E (cadres Moyens), S et Q passe à la classe 44 (groupe du côté droit du graphique-II). On peut conclure de là que la région 8 a nuancé quelque peu les conclusions de l’A.F.C. car cette région, qui est assez récente dans le Grand Beyrouth, est très diversifiée en termes de C.S.P.

– Il est remarquable de voir les catégories V (militaires et miliciens) et I (ouvriers industriels) se regrouper à un niveau assez élevé sous l’effet, surtout, des banlieues 5 (38,1%) et 6 (25,8%) ce qui laisse supposer que ces deux catégories sont assez différentes du reste et finissent par se ressembler par leur implantation dans des banlieues.

– L’agrégation des catégories J (ouvriers du bâtiment) et A (patrons de l’industrie) à un niveau assez bas (nœud 27) rejoint l’observation tirée de l’A.F.C. sur le mélange des régions et l’absence de régions bien distinctes socialement.

– La plupart des agrégations deux à deux rejoignent les proximités rencontrées sur le graphique-II.

– Si on coupe l’arbre entre le nœud 41 et le nœud 42 (endroit qui présente un saut de l’indice de niveau), on obtient une partition en 5 classes. En rapportant ces classes sur le graphique-II (en pointillé), on trouve d’un côté une opposition entre le classe 32 (L, W, H, T) et la classe 38 (N, H, U, P, D) sur l’axe 1, c’est-à-dire une opposition entre les Métiers libéraux d’une part et les salariés d’autre part. D’un autre côté, on trouve une opposition entre la même classe 32 et la classe 40 (J, A, K, B, C) sur l’axe 2 traduisant l’opposition entre capitale et banlieues. La classe 41 (R, G, E, S, Q, O, F) assez large joue un rôle intermédiaire entre les autres classes. La classe 39 (I, V) est une classe à part qui ne s’agrège qu’à un niveau très elevé aux autres classes (nœud 42).

Graphique III : Classification ascendante hiérarchique des C.S.P.

* * * * *
Finalement, on trouve, après les deux analyses, que certaines catégories sont bien implantées dans certaines régions (classe 32 dans les région 1, 2, 4 ; classe 38 dans les régions 3 et 8 et classe 40 dans les banlieues) et d’autres sont distribuées, un peu, sur toutes les régions (la classe centrale 41).

4 - Conclusion

Ce ne sont, là, que les grandes lignes d’une étude qui reste à détailler en affirmant le découpage des C.S.P. et des régions.

Évidemment, les conclusions tirées, restent fonction du découpage, à priori, des C.S.P. et des régions. Si on avait procédé à un autre découpage on aurait, peut être, aboutit à des conclusions différentes.

Il reste qu’on peut proceder à un découpage a posteriori en analysant au préalable les C.S.P. et les régions présentées en une nomenclature très fine. Après une première analyse, on procède à une agrégation des postes de cette nomenclature pour obtenir un découpage homogène des C.S.P. et des régions.


[1] En réalité la Région Métropolitaine de Beyrouth à été définie par le Conseil de Développement et de Reconstruction comme la région s’étendant de Nahr ed-Damour au Sud a Nahr el-Kalb au Nord.

[2] Il n’y a que sur l’axe 3 que ces 2 régions sont opposées.

[3] Il n’y a que sur l’axe 2 que ces 2 régions ne sont pas opposées.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.